mai 081
Jack et l’arbre-circuit
Jack.
Un nom comme un autre, après tout.
Une personne comme une autre. Qui a été un enfant, un adolescent, puis un adulte. Qui a grandi, évolué, suivi son temps, parfois ses envies. Mais souvent le fleuve à sens unique, bordé de rives infranchissables, de sa propre vie.
Jack a eu une enfance que l'on peut qualifier de normale. Dans la norme. Lorsqu'il était petit, Jack n'était pas vraiment différent des autres enfants de sa classe. Il était sage, et même bon élève. Jack ne se souciait pas de grand chose, il aimait jouer aux petites voitures au pied de l'arbre-circuit. Un arbre dont les racines traçaient un circuit, pour y imaginer des scénarios de courses diverses et variées.
Il rapportait de bons carnets scolaires à ses parents. Jack s'était parfois fait brimer par ses propres maitresses d'école, qui disaient que ses bon résultats à l'école primaire, lui ouvraient la porte de nombreux cadeaux offerts par ses parents, en guise de récompense. L'allégorie de l'âne et de la carotte, en somme. Mais Jack se sentait blessé, car ce genre d'humiliation collective, attisée par l'insouciante cruauté enfantine de ses camarades, n'avait pas lieu d'être. Jamais Jack n'a été récompensé de la sorte pour ses bons résultats à l'école, la fierté dissimulée de ses parents lui suffisait bien.
Jack n'était qu'un simple, bon petit garçon. Il aimait jouer aux petites voitures au pied de l'arbre-circuit.
Plus tard, à l'adolescence, Jack est progressivement devenu différent de ses camarades de classe.
Il passa son adolescence dans un pensionnat strict, où le moindre franchissement des barrières de la morale évangélique était sévèrement puni. Le Livre Saint prenait toute sa dimension dans l'éducation pensionnaire. On ne mélangeait pas les deux sexes lors des repas, on disait le bénédicité avant de manger, puis après manger. Trois fois par jour, cinq jours par semaine.
Bénissez-nous, Seigneur, et bénissez ce repas.
Et donnez du pain à ceux qui n'en ont pas.
Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.
Amen.
Mais Jack restait un bon garçon. Il ne se faisait par remarquer.
Il faisait ce qu'on lui disait de faire, baissait souvent les yeux. C'était normal, après tout. Il fallait suivre le cheminement du fleuve sur lequel l'on était embarqués.
Jack aimait rentrer chez lui le week-end. Faire du vélo, aller aux champs avec son père. Jouer dans le jardin avec son ami le chien.
Mais après quelques années, Jack n'était plus, physiquement, un petit garçon.
Il avait 17 ans. Il était presque un adulte.
Mais il était soudain devenu différent des autres. Il demeurait malgré son âge le bon petit garçon, l'enfant qui ramène de bons résultats scolaires à ses parents, et qui aime jouer aux petites voitures au pied de l'arbre-circuit, insouciant, les yeux fermés sur le monde qui l'entoure. Mais Jack avait 17 ans.
Jack rentrait du pensionnat la fin de semaine, et se cachait derrière un fauteuil toutes les soirées durant, dans l'obscurité. Il pleurait, son seul ami le chien avec lui. Il ne pouvait faire autrement qu'entendre insultes, bruits d'objets qui se brisent, cris et règlements de compte de ses parents, à la frontière d'une rupture qui aura duré 3 ans.
Jack ne comprenait pas.
Jack regardait ses camarades expérimenter de nouvelles choses. Ce genre de chose que l'on expérimente à l'adolescence.
Comme tout le monde.
C'est normal, pour tout le monde.
Mais Jack était différent. Il ne savait pas pourquoi. Il était le spectateur d'une évolution permanente et exponentielle des êtres humains qui l'entouraient.
Alcool.
Sexe.
Drogue.
Mais Jack, malgré sa presque-majorité, était toujours le petit garçon qui aime jouer aux petites voitures au pied de l'arbre-circuit. Devenu plus grand, il se demandait seulement pourquoi lui, ne grandissait pas comme tout le monde.
La cruauté puérile et toutefois simpliste de l'enfance, dont faisaient parfois preuve ses camarades de classe à l'école primaire, prenait toute sa dimension à l'adolescence. Les mots était plus virulents, les attaques plus blessantes. Les phrases écrites ad vitam dans sa mémoire, à l'aube d'une vie d'adulte. Et d'autant plus marquantes lorsqu'elles sortent de la bouche d'une personne du sexe opposé.
P'tit pédé. T'es qu'un sale pédé.
T'as vu ta gueule sérieusement ? Pff mate toi dans une glace avant de venir me parler.
Non non je rigolais, je veux pas qu'on sorte ensemble, c'était juste un pari avec une copine. Pis franchement, comment t'as pu croire une seule seconde que je sortirai avec toi ?! T'es vraiment con sans déconner si t'as cru ça. Regarde moi et regarde toi, si tu comprends pas, c'est qu'on peut rien pour toi (s'éloigne en éclatant de rire).
Jack ne comprenait pas.
Il subissait, seulement. Après tout, il ne pouvait pas faire grand chose d'autre.
Jack pleurait souvent. Il extériorisait toute cette incompréhension dans d'interminables pleurs d'enfant. Quelque part, il voulait retourner jouer aux petites voitures au pied de l'arbre-circuit. A l'image de Peter Pan, Jack ne voulait plus grandir. Il ne comprenait pas ce qui l'entourait, et voulait fuir. Retourner dans le passé. Au pied de l'arbre-circuit.
Jack avait des amis, parmi ses camarades de classe. Jack pensait que ces amis étaient de réels amis. Ces amis l'invitaient à des soirées, des fêtes. A l'image du Diner de Cons, Jack était le con qui était invité et qui faisait rire les autres. Non par son humour, ni son comportement, on riait de lui, simplement, et cruellement. C'était un jeu, une distraction. Si Jack était invité, on aurait quelqu'un à brimer, ce serait vraiment marrant, on serait sûr de passer une bonne soirée.
Jack était amoureux pendant ses années de lycée. Une jolie et sympathique camarade de classe. Mais l'occasion était toujours trop belle pour saboter en riant toutes les tentatives de Jack. Les amis de Jack se regroupaient pour saboter son peu de chances, parlant en son nom et lui faisant dire d'affreuses choses.
Jack ne comprenait pas.
Il voulait fuir à nouveau, retourner à son enfance insouciante et ses petites voitures, au pied de l'arbre-circuit. Mais était encore une fois prisonnier d'un monde qu'il ne comprenait pas, et qui ne le comprenait pas.
Jack rêvait la nuit, comme tout le monde. Mais Jack rêvait qu'il mourrait. Qu'un homme l'abattait d'une balle dans le ventre. Ou que lui-même se collait une balle de 9mm dans la tempe droite.
Et lorsque Jack sortait de ce microcosme hostile du pensionnat, il passait à nouveau ses soirées caché derrière son fauteuil avec le chien, en larmes, les mains sur les oreilles pour ne pas entendre la manière dont ses parents s'insultaient, ces parents qu'il avait toujours admirés.
Les années passèrent. Jack était devenu grand, et s'était installé dans une nouvelle ville, un nouvel environnement, fit la connaissance de nouvelles personnes. Il se lia d'amitié avec des gens intéressants, qui le comprenaient, qui avaient des choses en commun avec lui.
Jack ouvrait enfin les yeux sur le monde. Il voyait enfin ce qu'il y avait sur la berge du fleuve qu'il avait aveuglément suivi toute son enfance et son adolescence. Mais bien souvent, il ne comprenait toujours pas ce qu'il voyait.
L'alcool fit son apparition dans sa vie, et deviendra rapidement son lot quotidien. Il fuyait à nouveau toutes ces choses incompréhensibles. Il retournait au pied de l'arbre-circuit.
Plusieurs années plus tard, Jack est devenu un adulte. Mais il ne comprend toujours pas ce qui l'entoure. Comme il l'a fait toute son enfance, il suit le fleuve à sens unique de sa vie. Un fleuve sans affluents, sans échappatoire.
Lorsqu'il était plus jeune, Jack s'imaginait tantôt star du rock, tantôt photographe pour un magazine où les filles seraient en tenue d'Eve. Il s'imaginait dans une grande maison, avec plein de motos et de voitures. Plein de jouets, en quelque sorte.
Pour jouer au pied de l'arbre-circuit.
Mais Jack se rendra rapidement compte qu'il n'est qu'un singe de l'espace. Comme un singe qu'on envoie dans l'espace.
Space Monkey.
On appuie sur un bouton, on tire sur un levier. On ne sait pas pourquoi on le fait, on le fait, c'est tout. On le fait parce qu'on est là pour le faire, et qu'il faut le faire.
Jack ne comprend toujours pas ce qui l'entoure, il n'est toujours que le spectateur de sa propre vie. Il ne sait pas ce qu'il fait là , il est une fourmi ouvrière au milieu d'une fourmilière qui se déplace.
Chacun de ses faits et gestes ont des conséquences qu'il ne comprend pas. Il voudrait fuir, mais est prisonnier du cheminement de ce fleuve à sens unique, et ne peut rejoindre la rive.
Plus que jamais, Jack est le petit garçon qui pleure, les mains sur ses oreilles, caché derrière son fauteuil, dans l'obscurité.
Sa vie entière n'aura été marquée que par la fuite de toutes ces choses qu'il n'aura jamais comprises.
Il voudrait simplement retourner jouer aux petites voitures, au pied de l'arbre-circuit.

31 juillet 2009
Au début on croit que cette histoire nous correspond, mais après elle dérive sur une vie différente. J’aime bien, bravo